David Guerin est Principal au sein du fonds d’investissement européen Brighteye Ventures. Spécialisé dans l’investissement Seed et Series A, le fonds travaille avec des start-up du secteur EdTech aux ambitions de développement international et vient d’annoncer le first close de 54 millions de dollars du 2ème fonds pour continuer à soutenir l’écosystème Européen.

Le fonds opère aujourd’hui sur de très nombreuses verticales : K-12 (enseignement primaire et secondaire), Corporate Training, Lifelong Learning, HigherEd, Employee Productivity… La majorité des opérations sont réalisées en Europe, mais aussi de façon opportuniste aux Etats-Unis ou en Israel. On retrouve dans leur portefeuille actuel des start-up championnes de l’EdTech à l’image de la française Ornikar, de l’américaine Epic!, ou de l’espagnole Ironhack.

Passionné par les innovations EdTech et la puissance de leur impact sur la société, David Guerin a rejoint Brighteye en 2018 après avoir passé quelques années dans le conseil et ensuite dans l’opération comme CMO chez Salauno, une start-up dans la santé au Mexique qui vient d’annoncer sa Series C.

Il nous livre ici sa vision experte du marché européen de l’EdTech et de ses évolutions, nous parle de la genèse du fonds et de ses critères d’investissement. Une interview passionnante à lire et à partager ! 😉

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Pour commencer, pouvez-vous nous parler de Brighteye VC et de son histoire ?

« Brighteye VC a été créé en 2017 par Alex Spiro Latsis et Ben Wirz. Ben gérait un fonds d’investissement EdTech aux Etats-Unis depuis 7 ans et Alex était entrepreneur dans le secteur de l’Edutainment. Ils étaient portés par la conviction qu’il y avait une place pour un fonds spécialisé dans l’EdTech en Europe, pour trois raisons principales : d’abord, la pénétration du numérique à l’école et à la maison, déjà très forte aux Etats-Unis, qui grandissait en Europe.

Ils avaient aussi décelé que les acteurs du marché européen étaient de plus en plus prêts à payer pour l’éducation. Cet état d’esprit était déjà largement ancré aux Etats-Unis, mais beaucoup moins en Europe. Ils ont donc fait le pari que cette tendance de fonds allait s’accélérer.

Le dernier point qui les a poussés à créer Brighteye était la présence de super entrepreneurs EdTech en Europe, couplée à l’absence de fonds spécialisés dans l’éducation. A l’époque, le marché, bien que plein de potentiel, n’attirait que très peu d’investisseurs : alors que les Etats-Unis comptaient déjà une quinzaine de VC spécialisés, il n’y en avait aucun chez nous. »

 

Comment expliquez-vous ce faible attrait pour les start-up EdTech de la part des investisseurs ?

« Je dirais que c’était principalement dû à la jeunesse du secteur, à son côté nouveau. Contrairement à d’autres secteurs bien plus développés comme celui de la FinTech ou de la HealthTech, l’investissement dans les EdTech manquait, notamment de par le manque de « grosses exits ». On a encore vu très peu d’exit réussis ou de start-up EdTech cotées en bourse.

Kahoot! est la superbe exception en Europe ! Cette année, la start-up a réalisé une très belle entrée en bourse et a en quelque sorte ouvert le bal dans le secteur en Europe. On est donc dans une industrie très jeune, avec un potentiel énorme mais qui reste à démontrer. »

 

Le marché des EdTech a vécu des évolutions très particulières depuis le début de la crise sanitaire. Pouvez-vous nous parler des changements que vous avez observés et de votre vision du secteur ?

« On note aujourd’hui une très forte accélération de l’adoption et de l’utilisation de plateformes qui ont apportées des solutions immédiates aux challenges présentés (ex. homeschooling, travail à distance, etc.) par le COVID-19. Cette croissance a en effet été boostée par la crise sanitaire et le premier confinement, qui a initié une forte démocratisation de l’éducation en ligne de manière générale.

Avec la fermeture des établissements et la nécessité d’assurer malgré tout la continuité pédagogique, les acteurs du marché ont adopté de nouvelles solutions numériques et se sont en fait rendu compte qu’il était possible d’enseigner et d’apprendre à distance. La mise à disposition gratuite de solutions EdTech a accéléré cette adoption.

On a donc vu une très forte croissance du nombre d’utilisateurs pour différents outils, comme Brainly et Kahoot! ou encore Tandem, Coursera, Duolingo, Ornikar… ces start-up ont multiplié par 2 ou 3 leur nombre de nouveaux utilisateurs en quelques mois.

Pour le K-12 (enseignement primaire et secondaire), il reste cependant toujours aujourd’hui la question de la monétisation. Qui va payer pour ces solutions ? L’Etat, les régions, les écoles, les parents… Ce problème reste encore très présent dans tous les pays européens, même si peut-être un peu moins au Royaume-Uni où il y a un petit peu plus d’ouverture.

En ce qui concerne l’Higher Education et le Lifelong Learning, on estime qu’il s’agit des deux verticales qui vont être le plus transformées sur le long-terme. La crise a mis en exergue une multitude de challenges dans ces secteurs et notamment la question de la « value for money » des programmes universitaires. Est-ce que ça vaut encore le coup de payer une école sur 4 ou 5 ans alors qu’on peut accéder à des postes junior de mêmes niveaux en suivant un bon bootcamp offline ou online de quelques mois, du type Ironhack, IconoClass, Product School ou Lamba School?

Avec la majorité des cours passés en distanciel dans presque tous les établissements, la question se pose plus que jamais et on considère maintenant que des solutions du type bootcamps sont de réelles alternatives qui, sans forcément les remplacer, vont très sérieusement concurrencer les acteurs traditionnels de l’enseignement supérieur. Cette tendance est basée sur une révélation du fossé existant entre la préparation académique et le marché du travail, aujourd’hui trop déconnectés.

Sur ce segment, des entreprises comme OpenClassrooms ou YouSchool préparent aux mêmes métiers, pour moins cher et plus rapidement que les écoles et autres institutions classiques. Pendant la crise, les licenciements et la période de confinement propice à la réflexion ont poussé les gens à se former et/ou à se reconvertir, et c’est notamment là que des EdTechs comme celles-ci ont pu se positionner et tirer leur épingle du jeu.

Enfin, les outils et infrastructures de Distance Learning type Google Classroom, Aula ou Canva sont devenus clés pour permettre aux individus de continuer à travailler et collaborer à distance.

Toutes ces solutions sur les différentes verticales EdTech, déjà positionnées avant le Covid-19, ont donc été rendues encore plus pertinentes par la crise car celle-ci a finalement permis de révéler toute leur valeur et leur utilité. »

 

 

La crise a provoqué un ralentissement chez de nombreux investisseurs. Comment votre activité a-t-elle été impactée ?

« Notre activité n’a pas été trop freinée chez Brighteye car il y a justement eu beaucoup d’effervescence dans le domaine de l’éducation. Sur les derniers mois, entre février et juillet, 11 start-up sur les 18 de notre portefeuille ont à nouveau levé de l’argent pour permettre d’intensifier leurs efforts pendant la crise du COVID. On a donc été très actifs, y compris auprès de nouvelles entreprises avec cinq nouveaux investissements sur la période, trois en France et deux à l’étranger. »

 

Vous avez récemment annoncé le first close de 54 millions de dollars de votre 2ème fonds et votre volonté d’investir dans 15 à 20 nouvelles entreprises dans les trois prochaines années. Outre le secteur d’activité, quels sont vos principaux critères d’investissement ?

« Le critère essentiel au cœur de notre thèse, outre le positionnement sur le marché de l’EdTech, est le potentiel et la volonté d’internationalisation des start-up. On peut tout à fait investir au moment où la start-up n’est encore présente que sur son marché domestique, mais il faut qu’elle ait l’ambition et prévu de s’internationaliser et bien sûr qu’elle ait le potentiel de le faire.

Ensuite, au-delà des points habituels qu’un VC examine chez une start-up (le produit, le marché, l’équipe, la compétition…), on regarde trois points spécifiques essentiels liés au secteur EdTech :

  • L’impact et l’efficacité pédagogique de la solution. Comment sait-on qu’elle marche ? Est-ce qu’on apprend mieux, plus vite ? Comment valide t’on le développement de nouvelles compétences ? C’est la dimension clé à laquelle on s’intéresse.
  • La distribution de la solution – la go-to-market strategy. Même si la volonté de payer pour des solutions éducatives arrive de plus en plus en Europe, on sait que ça reste un point difficile. On regarde donc si les entrepreneurs vont arriver à délivrer leur solution et à la mettre dans les mains de leurs utilisateurs de manière efficace. Et c’est d’ailleurs cette partie, la distribution, qui est bien souvent un gros challenge pour les start-up EdTech en général.
  • La stratégie de « rétention » des utilisateurs, la façon dont leur motivation est stimulée grâce à la solution. Comment vont-ils rester motivés tout au long de leur apprentissage ? Pour donner un contre-exemple, on sait que les MOOCs affichent un taux d’achèvement très bas (>10%), et c’est ce qu’une start-up doit absolument éviter. Cela peut passer par de la gamification, par l’apport d’une dimension humaine (ex. peer learning, coaches, etc.) et autres. Il est essentiel que les utilisateurs restent engagés et motivés pour arriver au bout de leur parcours d’apprentissage. »

 

Comment est organisé le sourcing chez vous ? D’où vient le dealflow ?

« Une partie des start-up vient tout simplement toquer à notre porte et, pour l’autre partie, on va les chercher. On fonctionne par thématique, en ce moment par exemple on regarde beaucoup tout ce qui est comblement du Skills Gap, les écoles en ligne, le peer learning et la passion economy, etc… alors que l’année dernière on était plutôt concentrés sur la formation des employés et l’apprentissage des langues.

La clé pour nous est de développer une thèse sur chacune des verticales sur lesquelles on se concentre, puis de parler aux entreprises qui offrent des solutions adaptées dans cette verticale.

Pour ça, on fait énormément de recherches avant de s’adresser aux start-up, c’est-à-dire que l’on étudie le contexte en profondeur, on observe la structuration du marché, on identifie tous les acteurs, les tendances… L’objectif est de développer une opinion forte sur la verticale et voir dans quelle direction s’oriente le marché et, en fonction, de trouver les bonnes start-up avec qui s’engager. »

 

Auriez-vous un conseil à donner aux start-up qui vous sollicitent ? Que faut-il démontrer pour retenir votre attention ?

« Tout simplement prouver que la solution est un must-have et non pas un nice-to-have. Et ce d’autant plus en temps de crise où les budgets sont très limités et ne peuvent donc pas être orientés vers des solutions considérées comme accessoires. Si vous arrivez à me démontrer que la solution répond à un vrai besoin, vous avez 100% de mon attention ! 😀 »

 

Pour finir avec une question plus personnelle, vous nous avez confié être passionné par l’EdTech notamment en raison de son fort impact sur la société. Y a-t-il d’autres motifs qui expliquent votre intérêt pour le secteur ?

« L’impact sociétal de l’innovation dans les EdTech est effectivement un aspect que je trouve passionnant. Il y a aussi le fait que le marché de l’éducation n’a connu aucune évolution majeure depuis l’âge industriel! On apprend toujours plus ou moins de la même façon depuis le 18ème siècle, assis à une table devant un professeur qui partage sa connaissance. Je suis persuadé que le marché a un potentiel d’innovation considérable et qu’il est sur le point d’évoluer. Ce qui m’intéresse énormément c’est donc de voir et de participer à cette évolution, de l’encourager, d’aider le marché à se développer.

On voit déjà des changements arriver avec tout un tas de solutions émergentes, même si elles ne sont pas forcément toutes super révolutionnaires. C’est très encourageant et c’est très enthousiasmant d’arriver à trouver et soutenir le développement de nouvelles solutions qui vont venir disrupter le secteur.

Enfin, ce qui me plaît dans l’EdTech c’est aussi de travailler avec des gens véritablement passionnés par ce qu’ils font. Dans l’éducation, les gens sont en général très animés par leur mission, ça donne envie d’y croire et de les soutenir. »

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Un immense merci à David Guerin pour cette interview ! Toute l’équipe de l’accélérateur sera heureuse de le retrouver en tant qu’intervenant auprès des start-up du programme EdJobTech à l’occasion d’un bootcamp finance/levées de fonds. 

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